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CES ARMENIENS QUI ONT DIT NON"
La lutte armée
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| Aragon
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Missak Manouchian : une vie
Un
lourd passé, dont ils sont les héritiers directs, une idéologie
forte et profondément anti-nazie, une volonté de servir la
France ... Autant de raisons qui vont pousser sept immigrés
arméniens à s'engager au côté de la Résistance française.
Reportage Mélanie Courtois - Nouvelles
d'Arménie Magazine N° 95 Mars 2004 |
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Début 1943. Les officiers allemands se promènent sur les grands Boulevards
parisiens en
tenues militaires. Ils paradent sur les Champs Elysée, viennent se reposer et
s'amuser dans
la capitale. Le théâtre, la bonne bouffe, le vin.
C'était sans compter sur les Francs tireurs. " On les abattait comme des
pigeons, en plein
jour, en pleine rue ", se souvient Arsène Tchakarian, résistant et historien.
Quelques mois après, les tenues militaires ont disparu. La confiance et la
fierté ont laissé
place à la peur. Les militaires font alors profil bas, se promènent discrètement
en civil. En
quelques mois, tout a basculé à Paris. Grâce à des hommes qui ont eu le courage
et la
possibilité de résister. Aujourd'hui combien savent ce qui s'est réellement
passé ? Ce que
ces hommes vivaient ? A l'occasion du 60ème anniversaire de l'exécution du
groupe
Manouchian, un petit retour en arrière s'impose.
Une résistance organisée
Arsène Tchakarian et Henry Karayan sont deux des rares survivants à avoir
résisté au côté de
Missak Manouchian. Des dizaines d'autres hommes et femmes se sont impliquées
régulièrement ou occasionnellement dans les actions des FTP-MOI, les francs
tireurs et
partisans de la main d'ouvre immigrée. " Nous ne sommes pas des héros, souligne
Arsène
Tchakarian. Il ne faut pas croire que nous n'avions pas peur. Nous avons résisté
parce que
nous en avions la possibilité : pas de famille, pas de travail. Et parce que
nous aimions la
France. Elle nous avait adopté. Mais il faut imaginer dans quel état nous
étions. Pour ma part,
je ne mangeais pas. Je n'arrivais pas à avaler, j'avais comme une boule dans la
gorge. Je ne
dormais pas non plus et si, par épuisement, je finissais par sombrer, je ne
faisais que des
cauchemars. A la fin de la guerre, je faisais 40 kilos ". Dans le groupe des
Francs Tireurs, il
était 40. 40 permanents, mais une centaine en tout, à enchaîner les actions
contre l'armée
allemande. Cette résistance, ces hommes et ces femmes la portait en eux. C'était
vital,
indiscutable, naturel. La plupart, comme Henri Karayan et Missak Manouchian
avaient voulu
partir en Espagne pour lutter contre Franco mais pour diverses raisons ils n'ont
pas pu.
Jamais ils n'ont conçu vivre sans résister à tout ce qui s'opposait à la
République. " La
première fois que j'ai rencontré Manouchian, se souvient Henri Karayan, nous
avons passé
l'après-midi ensemble. Tout ce qu'il me disait résonnait en moi. Nous partagions
les mêmes
convictions. Cet homme m'a également tout appris, l'amour de la poésie, de la
biologie, de la
philosophie. Il était très intelligent et surtout on pouvait lui faire une
confiance aveugle. Et
d'ailleurs tout le monde lui faisait confiance et l'admirait. Mais il était très
timide et quant il
parlait, c'était uniquement de résistance ".
Passage a la lutte armée
Tout a commencé en 1942. Des groupes de résistants fabriquent quelques bombes
rudimentaires, déterrent des armes rouillées. Les accidents sont nombreux et les
arrestations
se succèdent, par manque d'organisation. Missak Manouchian, Henri Karayan ainsi
que
beaucoup d'autres distribuent des tracts. " Mais cela était dangereux car nous
n'avions rien
pour nous défendre, explique Henri Karayan. Dès que nous avons pu nous nous
sommes
engagés dans la lutte armée ".
La mise en place du Conseil National de la résistance va, en effet, changer la
donne. Des
armes parachutées d'Angleterre seront fournies aux résistants. " Ce qu'il faut
bien
comprendre c'est que la résistance était avant tout française. Il ne faut pas
l'oublier. Dans
notre groupe, il y avait, en effet, des immigrés arméniens, italiens, juifs,
espagnols, mais
également des Français. D'ailleurs personne ne connaissait nos origines. Nous
avions un
nom de guerre, Maurice par exemple pour Missak Manouchian, et un numéro de
matricule.
Personne ne savait nos vrais noms, où nous habitions. De plus, nous avions de
fausses
cartes d'identité pour présenter aux Allemands. Moi j'étais censé être corse . A
partir du moment où on nous a fournit des armes, nous avons dû organiser les Francs
Tireurs afin
d'agir le moins dangereusement possible tout en étant efficace. Pour cela, il
nous fallait un
homme capable d'assumer cette responsabilité ", rappelle Arsène Tchakarian. Qui
mieux que
Missak Manouchian pouvait occuper cette fonction ? Poète, journaliste et immigré
arménien, il
est choisi pour son courage, son intelligence et surtout pour son sens de
l'organisation. "
C'était un athlète, un grand sportif, raconte Henry Karayan, qui a vécu 18 mois
avec Missak
Manouchian. Il était bon, il écoutait les gens et surtout il avait une vision
très humaine et très
intelligente de la résistance. Il ne voulait pas de " Héros fous ", pour
reprendre une expression
du docteur Kaldjian, de Kamikazes. Des volontaires prêts à se faire sauter, il y
en avait, mais
lui ne supportait aucun sacrifice. Il ne commandait une opération que si elle
était sûre ". Il
devient donc responsable de la section militaire des Francs Tireurs de Paris. " Missak nous
indiquait les endroits stratégiques, et ensuite, nous réfléchissions à un plan.
Nous avions
rendez-vous avec lui deux fois par semaine. Par exemple, en juin 1943, lors de
ma première
action, c'est lui qui m'a indiqué ce bus plein de jeunes militaires allemands.
". Ensuite, les
groupes s'organisent. Pas de téléphone, ni de traces écrites. Chaque rencontre
est prévue,
avec un rendez-vous de rattrapage si jamais l'un des deux a un empêchement. "
Nous nous
croisions dans une rue. Chacun regardait derrière l'autre s'il n'était pas
suivi, et si tout allait
bien, nous nous rejoignions dans une autre ruelle pour discuter. Pour les
actions, nous étions
en général trois. L'un jetait la grenade, l'autre avait un pistolet dans sa
poche pour défendre le
premier, et un troisième attendait un peu plus loin avec des vélos. Nous
rejoignons une
femme à qui nous donnions le pistolet qu'elle cachait dans un sac à provision ".
Entre le 17
mars 1943, date à laquelle Missak Manouchian est nommé chef de la section
militaire de
Paris et le 12 novembre, début des arrestations, les francs Tireurs organiseront
entre une et
deux attaques par jour contre l'armée allemande à Paris et ses environs. Au
total, entre 1500
et 2000 soldats sont tués, ainsi que près de 200 officiers. Treize déraillements
font des
dégâts énormes. " Le point fort de Missak Manouchian a été de cibler nos
actions. Nous
visions des hauts placés ", explique Henry Karayan.
Tout bascule
Devant ces attaques incessantes, et le climat de peur qui règne désormais à
Paris au sein de
l'armée allemande, cette dernière décide d'agir. Elle exige de l'aide de la part
de la police
française. Les meilleurs enquêteurs allemands sont envoyés à Paris. " Davidowitch,
responsable de la section politique des Francs tireurs de Paris et un nommé
Roger, agent de
liaison du groupe ont fournit de nombreux documents à l'occupant, explique
Arsène
Tchakarian. Grâce à ces deux traîtres, l'armée allemande a pu comprendre
l'organisation et la
structure très complexe de notre groupe.". " Missak savait que c'était des
traîtres, nous le
savions tous, se souvient Henry Karayan. D'ailleurs un jour, Davidowitch nous
avait donné
rendez-vous entre deux murs de cimetières. J'avais flairé le guet à pans et j'ai
pu partir juste
avant que les policiers arrivent ". Les enquêteurs apprennent donc que de
nombreux
immigrés agissent au sein du groupe. " Ensuite, le travail a été long, mais,
malheureusement,
a porté ses fruits, explique Arsène Tchakarian. Ils ont obtenu la liste des
immigrés d'avant
guerre enregistrés par la police. Ensuite ils les ont épluchées. Ils regardaient
ceux qui ne
travaillaient plus, qui étaient célibataires. Au fur et à mesure, ils ont
remonté des pistes. Ils
allaient dans les quartiers, suivaient les immigrés soupçonnés. Ils ne pouvaient
pas prendre le risque de les arrêter en plein jour. Ils repéraient leurs maisons
et les arrêtaient la nuit ".
"Ces filatures ont duré deux ou trois mois, se souvient Henry Karayan. C'était
très dur, car à
chaque fois nous devions nous en débarrasser, en sautant dans des bus en marche.
Une
fois j'avais rendez-vous avec Missak dans une rue, je lui ai fait signe qu'il
était filé et nous
n'avons pas pu parler. Ca devenait de plus en plus fréquent et de plus en plus
dangereux". Le
16 novembre 1943, Missak Manouchian doit rencontrer Joseph Epstein, responsable
des
Francs-Tireurs pour l'île de France sur les berges de la seine à Evry
Petit-Bourg dans
l'Essone. " La veille, je lui ai donné un petit pistolet en lui disant, qu'avec
ça il ne pourrait pas
se défendre, ce n'était pas assez, nous savions ce qui allait arriver, raconte
Henry Karayan Et
justement ce rendez-vous avait été arrangé pour prendre une décision. Missak
Manouchian
devait dire à Epstein que nous ne pouvions plus continuer comme cela, qu'il
fallait changer
notre organisation, nous disperser provisoirement ". Il est capturé sur la rive
gauche. Au total,
23 arrestations ont lieu. " Je suis allé voir Arpen Tavitian, pour lui dire de
fuir, souligne Henry
Karayan. Mais il n'a pas voulu. Quand je suis reparti, j'ai vu des policiers
qui le surveillaient.
Mais je ne pouvais plus faire demi-tour, j'aurais été arrêté ". Un jugement de
mascarade est
organisé le 21 février 1944.
Tous sont condamnés. Ils ne regrettent rien. Ils
sont unanimes : si
c'était à refaire ils le referaient sans hésitation. Vingt-deux résistants du
groupe Manouchian
sont fusillés, le jour même au Mont Valérien. Olga Bancic, la vingt troisième
sera décapitée en
Allemagne. " Elle se faisait fouetter, elle n'a jamais parlé, vous ne vous
rendez pas compte de
ces femmes, ces femmes qui ont résisté, qui ont tout donné. Qu'est ce qu'on peut
donner de
plus que sa vie ? Qu'est ce qu'on peut faire de plus ? " Henry Karayan a les
larmes aux yeux. "
J'ai perdu tellement d'amis. Il n'y a pas de mots pour raconter, on ne peut pas.
Manouchian
est un homme qui n'a aucun travers. Nous l'admirions tellement. "
Ces arrestations donnent lieu à une grande campagne de propagande. La très
connue Affiche
Rouge est placardée dans tout Paris par l'armée allemande. " Elle voulait
montrer que la
résistance était étrangère, que nous étions des terroristes. Mais les Parisiens
ne sont pas
idiots, ils ont vite compris que nous étions des résistants et des patriotes, se
souvient Arsène
Tchakerian. Finalement cela a réveillé un grand nombre de jeunes, et quelque
part à aider à
relancer la résistance ". La tactique allemande échoue donc. Ces patriotes
d'origine étrangère
rentreront dans la mémoire collective. Mais les actions du groupe Manouchian
s'arrêtent là. "
Nous avons perdu contact car nous n'avions aucun autre moyen de nous joindre que
les
rendez-vous à la sauvette. Comme je l'ai dit, nous ne savions rien des uns et
des autres. De
toute façon, cela était trop dangereux de continuer ". Pourtant certains
n'abandonneront pas et
partiront pour le maquis.
Ces 23 résistants sont mort avec une certitude : la fin était proche. Dans sa
dernière lettre
adressée à sa femme Méliné, Missak Manouchian écrit : " Je meurs à deux doigts
de la
victoire et du but (...) avec le courage et la sérénité d'un homme qui a la
conscience bien
tranquille ".
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Missak
MANOUCHIAN
FRANCS-TIREURS PARTISANS
FRANCAIS
COMITE MILITAIRE
NATIONAL
Paris, le 5 Septembre 1944
Le Commandant F.T.P. MANOUCHIAN Missak
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s’est engagé volontairement dans les rangs des F.T.P.
en novembre 1942. Il devient rapidement chef de
groupe, puis, en tant que combattant immigré, il
est promu Commandant F.T.P.F. de tous les groupes
immigrés combattant sur la région parisienne. Il
organise et participe à de nombreuses actions
contre les envahisseurs allemands et les traîtres
à leur solde.
Arrêté par la
Gestapo, il est fusillé le 24 février 1944.
Homme d’une grand
bravoure, il a rendu à notre pays d’inestimable
services et a bien mérité de notre Patrie. C’est
pour cette raison qu’au début de l’année 1944,
il fut nommé Capitaine d’Honneur du Gouvernement
d’Alger.
Pour
Le Comité Militaire Nationale des F.T.P.F.
Le Commandant Militaire National
Le Colonel BAUDOUIN
haut
En zone nord, particulièrement dans la région
parisienne, l’Arménien Missak Manouchian devient le
chef des F.T.P.F.M.O.I. et du détachement
« Stalingrad ». Le travail de liaison est assuré par
l’épouse de Manouchian, Méliné.
Le détachement « Stalingrad » participa en 1943, à des
dizaines d’attaques audacieuses à Levallois,
Belleville, Clichy, Saint-Ouen, Montrouge,
Issy-les-Moulineaux, dans le 16e
arrondissement. »
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L'AFFICHE
ROUGE
Vous n'avez réclamé la gloire
ni les larmes
Ni l'orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n 'éblouit pas les yeux des Partisans.
Vous aviez vos portraits sur les murs
de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L'affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants.
Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos
MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents.
Ils étaient vingt et trois quand les
fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le
temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant.
ARAGON
Après leur exécution, les 23 Résistants de l'AFFICHE ROUGE furent chargés sur un camion-benne et jetés
dans une fosse commune du cimetière d'IVRY... |
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Missak Manouchian :
Une vie
" Croire que Manouchian était poète à certaines heures et révolutionnaires en
d'autres et
homme pendant ses heures de loisir relève de la plus grande absurdité. Il était
les trois à la
fois. Et vingt-quatre heures sur vingt-quatre ". Ainsi le décrit Henri Karayan,
qui a combattu
sous ses ordres.
Né le 1er septembre 1906 à Adyaman, en Arménie Turque dans une famille de
paysans
arméniens, Missak Manouchian perd son père à l'age de huit ans. Sa mère meurt
d'une
maladie peu de temps après. Il restera marqué à vie par les atrocités du
génocide.
Après avoir
été hébergé par une famille kurde puis par une institution chrétienne, il
débarque à Marseille
en 1924. Il enchaîne les petits boulots de menuisiers, sans passion. La capitale
l'attire. Il a
soif de savoir. Il profite de ses longues journées de chômage pour fréquenter
les
bibliothèques, côtoyer les milieux culturels arméniens et suivre des cours de
littérature, de
philosophie et d'histoire. Avec son ami Semma, il fonde deux revues littéraires
: " Tchank " et "
Machagouyt ". Il compose également des poèmes mais cela ne lui suffit plus, il
adhère au
parti communiste et intègre le groupe arménien de la MOI, main d'ouvre immigrée
en 1934.
Après la défaite en 1940, il redevient ouvrier puis responsable de la section
arménienne de la
MOI clandestine. Dans un premier temps, il effectue un travail de propagande.
Très vite, il
s'engage dans la lutte armée et devient responsable de la section militaire des
Francs tireurs
de Paris. En 1943, de très nombreuses attaques se succèdent alors à Paris,
faisant de gros
dégâts. L'organisation semble infaillible. Mais en raison de trahisons internes, Missak
Manouchian est arrêté le 16 novembre 1943.
Juste avant son exécution, le 21
février 1944,
avec 21 autres membres de son groupe au Mont Valérien, il déclare. " Au moment
de mourir,
je proclame que je n'ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que
ce soit,
chacun aura ce qu'il méritera comme châtiment et comme récompense. Le peuple
allemand
et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui
ne durera plus
longtemps. Bonheur à tous. ".

droits réservés : Ecrire
Missak Manouchian (à droite) et son frère, La Seyne, Var, 3 janvier 1925,
coll. particulière, Paris.
Au dos quelques lignes en arménien :
« Les années passent, tout s’estompe et passe comme la brûme du matin […] ».
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