Dialogue Judéo-Arménien
Honneurs aux Combattants de la Liberté
Cérémonie du 21 Février 2012
68ème anniversaire de l’exécution du Groupe Manouchian
Le seconde
édition du dialogue Judéo-Arménien, organisée par l’ANACRA,
conjointement sous les auspices du Grand Rabbin Haïm Korsia, Aumônier
israélite des Armées et Antoine Bagdikian, Président de l’ANACRA, s’est
déroulée le 21 février 2012, jour anniversaire commémoratif de
l’exécution des 22 résistants du groupe Missak Manouchian, dans la salle
communautaire de la cathédrale arménienne apostolique de la rue Jean
Goujon à Paris. Une salle devenue exigüe au fil des minutes précédent la
cérémonie, puisque plus de 250 Juifs et Arméniens se serraient dans une
atmosphère de franche amitié pour écouter les hommages rendus à ceux qui
avaient sacrifiés leurs vie pour que leurs frères et sœurs puissent
vivre dans un pays libre.
Cette cérémonie, en hommage aux Arméniens et Juifs morts pour la France,
fusillés le 21 février 1944 au Mont Valérien, perpétue le lien
intemporel entre ceux qui, non français, ont offert leur vie au Pays des
droits de l’homme au non de la Liberté. Parce qu’ils aimaient la France
et qu’elle les « avait adopté ». Ils étaient apatrides, Juifs-polonais,
Arméniens, Italiens, Hongrois, un Espagnol et un Français. Dans son
discours, le Grand rabbin Haïm Korsia, mettra en exergue le formidable
élan de solidarité créé par le Groupe Manouchian. Citant le prophète
Isaï dans le Chapitre 55 : « Car ma maison sera Maison de prière pour
tous les peuples », il évoquera ensuite un passage de l’Exode : « ils me
feront un tabernacle et moi je résiderai en eux. » Une apparente
contradiction dans la formulation du texte interprétée par « et moi je
résiderai en lui ». « Le véritable tabernacle de Dieu », dit-il, « est
là. Il est là parce que nous sommes tous ensemble, avec nos différences.
Avec les différences revendiquées. L’hommage d’aujourd’hui »
-s’adressant à Arsène Tchakarian-, « c’est le véritable résultat de leur
action [celle des résistants]. Ils étaient tous différents chacun avec
leur nationalité. Leurs soirées avant les combats, leurs soirées de
réflexion devaient ressembler à nos soirées. Avec des prières et des
chants. Chacun dans sa langue. Chacun dans ce qui lui rappelait cette
ère de tranquillité qu’il avait dû connaître ; qu’il espère retrouver.
Mais ce qui est important ; dans sa dernière lettre à sa femme,
Manouchian l’a écrite en français. Il l’a écrite en français parce que
c’était la langue avec laquelle il essayait de construire. Nous ne
sommes pas à leur hauteur » dira le Grand rabbin : « Nous sommes portés
par leur élan. Le Groupe Manouchian c’était le visage de la France.
Comme nous sommes aujourd’hui, ensemble, dans notre diversité, nous
sommes à nouveau, nous, le visage de la France. La France a toujours été
ce pays qui se construit parce qu’à un moment quelqu’un vient et rêve de
cet idéal. Il rêve de liberté d’égalité et surtout peut-être plus que
tout de fraternité. Le Groupe Manouchian a été capable de construire
cette fraternité. Et je voudrais conclure en citant Elie Wiesel ; qui a
peut-être dit la chose la plus bouleversante qui soit : « Vivre une
expérience et ne pas la transmettre c’est la trahir. » « Eh bien,
lorsque nous sommes ici ensemble, j’ai le sentiment de ne pas trahir ce
qu’ils ont vécu. Et j’ai le sentiment, à mon tour, avec vous tous, de
participer à l’idée fondamentale de transmettre ce qu’ils ont vécu.
Parce que en étant ensemble nous donnons vie à leur histoire à leur
rêve. ce qu’ils ont vécu. Il faut savoir prendre le temps de faire un
pas de côté et savoir dire merci à ceux qui nous permettent d’être
ensemble aujourd’hui. C’est quelque chose qui relève de ce qui est
profondément le judaïsme qui consiste à savoir reconnaître ce qu’on doit
aux autres. Nous devons tous, relativement, beaucoup au Groupe
Manouchian. Pas parce qu’ils ont fait dérailler ou sauter des trains...
Mais parce qu’ils ont vécu l’espoir de la France ensemble. »
A son tour,
Antoine Bagdikian, Président de l’ANACRA, commencera son discours en
évoquant la Une du journal « Actualité communautaire juive » qui titrait
« la première pierre dans la construction du dialogue judéo-arménien » à
l’issue de la première cérémonie en 2011, à la synagogue
Chasseloup-laubat.
« En fait , la toute première pierre, c’est vous qui l’avez posée, M.
Richard Prasquier, en 2007 (1), quand vous avez répondu à notre
invitation au déjeuner à l’Ecole militaire lors de la commémoration du
90ème anniversaire de la création de l’Association des Volontaires
arméniens , jumelée le même jour avec l’Hommage aux Fusillés de
l’Affiche rouge.
Ensuite le relais a été assuré par une prière en hébreu, dans l’après
midi, au Mont Valérien, sur la Dalle des Fusillés, par le Grand Rabbin
Haïm Korsia, suivi par une prière en arabe par le Grand Imam de le
Mosquée de Paris et une prière en arménien par Monseigneur Norvan
Zakarian.
Nous répéterons chaque année en ce même 21 février, cette cérémonie
d’hommage et de mémoire car ces Résistants ne doivent pas tomber dans
l’oubli et pour rappeler cette inoubliable Affiche rouge, que les
Allemands placardaient sur les murs de Paris pour inspirer la terreur,
et si cette Affiche était si rouge c’était du sang mêlé de nos Héros.
Nous garderons, entre autres, les 2 symboles des chefs de réseau de ce
Groupe : Joseph Epstein, juif polonais et Missak Manouchian, arménien,
qui se retrouvent pour lutter contre la barbarie nazie. « Ces deux
figures emblématiques de la résistance française oeuvrent sans relâche
pour le retour de le Liberté et de l’Indépendance de leur Patrie, même
s’ils n’étaient pas citoyens français, et révèlent par leur sacrifice
suprême, l’intime dénominateur commun liant les peuples juif et arménien
: le devoir de justice », écrira Haïm Ouizemann.
Et Mélinée Manouchian, l’épouse de Missak, elle-même grande résistante,
me déclarait : « Missak et moi étions deux orphelins du génocide, nous
n’étions pas poursuivis par les nazis, nous aurions pu rester cachés,
mais nous ne pouvions pas rester insensibles à tous ces meurtres, à
toutes ces déportations de Juifs par les Allemands, car je voyais la
main de ces mêmes Allemands qui encadraient l’armée turque lors du
génocide des Arméniens ». Un autre parallèle dans nos Histoires .
1921. Berlin. Soghomon Tehlirian, Arménien, assassine Talaat Pacha,
ex-ministre de l’intérieur du gouvernement « Jeune-Turc », principal
instigateur du génocide arménien. Cinq ans plus tard, en 1926, à Paris,
Sholem Schwartzbard, Juif français d’origine ukrainienne, assassine
Simon Petlioura, ancien président du Directoire ukrainien (1918-1919)
jugé responsable de pogroms perpétrés sur des milliers de Juifs
d’Ukraine (*1). Plaidant volontairement coupables et accusés de meurtre,
Tehlirian et Schwartzbard sont acquittés. Même destin pour ces deux
hommes, l’un Arménien, l’autre Juif.
Le voilà, le grand symbole qu’il nous reste à cultiver : la solidarité
et la fraternité pour engager des combats au nom des grands idéaux,
dignes de l’héritage que nous ont laissé ceux qui sont morts pour leur
conviction. La commémoration de ce soir n’est pas seulement le rappel du
passé, et l’hommage aux morts juifs ou arméniens, c’est aussi , le
rappel que leur héroïsme doit nous donner un élan pour la défense des
grandes valeurs de l’Humanité et c’est assurément aux 2 peuples martyrs
que nous sommes, qu’il appartient de mener ce combat. Je parlais de
pierres que nous avions posées mais il y en a eu d’autres, illustres et
prestigieuses ;
- M. Henry Mongenthau, Ambassadeur des Etats-Unis, témoin oculaire des
faits qui a même acheté la survie de villages entiers d’Arméniens,
rapportait dans ses Mémoires la réponse de Talaat, un des trois
ordonnateurs du génocide : « Pourquoi perdre cet argent , de toute façon
bientôt, il ne restera plus aucun Arménien » et aussi« Il faudra tous
les détruire car sinon il faudra craindre leur vengeance ». Morgenthau a
un mausolée en Arménie que visitent ses descendants fiers de lui ;
- M. Franz Werfel, écrivain autrichien, qui a laissé avec son roman «
Les 40 jours du Moussa Dagh » un impressionnant témoignage des faits.
Son livre est précurseur de la montée du nazisme ;
- M. Elie Wiesel, immense personnage qui a bien compris le livre de
Werfel en le qualifiant de chef d’œuvre, écrit en réaction au
négationnisme turc : « tolérer le négationnisme, c’est tuer une seconde
fois les victimes ».
- Le manifeste de 116 rabbins des Etats Unis qui déclarent que ne pas
reconnaître le génocide des Arméniens est contraire à l’esprit de la
Shoah et indigne d’Israël ;
- Maître Forster, dont la mère était sur la liste de Schindler, qui
défendit gratuitement les Arméniens et fit perdre au tribunal le
négationniste Bernard Lewis ;
- Messieurs Israël Charny et Yaïr Auron de Jérusalem et à Paris MM.
Bernard-Henri Lévy et Serge Klarsfeld qui prennent même le micro devant
le Sénat pour en appeler à la loi de protection et s’opposer fermement à
la négation turque, etc.
Est-ce aussi le moment de rappeler les paroles du président de la
Knesset, Reuven Rivline qui déclare sans ambages, lors de la commission
parlementaire du 26 décembre 2011 : « Le devoir moral nous incombe de
nous souvenir et de remémorer la tragédie qui toucha le peuple arménien
; il ne s’agit point d’un sujet politique mais de l’expression d’une
position éthique de la plus haute importance ; il en va de notre devoir
moral, comme Juifs et hommes, de reconnaître les tragédies des autres
peuples. Le peuple juif ne peut pas rester indifférent au génocide du
peuple arménien. Des considérations diplomatiques, aussi importantes
soient elles, ne nous permettent pas de nier la catastrophe d’une autre
nation »
Haïm Ouizemann rappelle dans la rubrique Israël Flash les paroles
d’Hitler en 1939 : « qui se souvient du massacre des Arméniens » et
ajoute « C’est cette même indifférence à l’égard du peuple arménien qui
a frappé les Juifs 25 ans plus tard ».
Il y a aussi un autre domaine où la solidarité devant les négationnismes
devrait s’instituer, c’est celui de la Loi contre la pénalisation des
génocides. Nous sommes honorés que, et je les cite encore, Bernard-Henri
Lévy et Serge Klarsfeld aient fait de notre combat leur combat et qu’ils
s’insurgent contre les députés ou sénateurs qui s’acharnent pour bloquer
la loi. Les arguments et les chicaneries administratives, et des textes
qui seraient contre la loi, et le parlement qui ne devrait pas ... Que
peut on donc répondre sinon que si un crime aussi honteux et aussi
immense qu’un génocide ne trouve pas sa place dans les textes, alors il
faut modifier les textes. Aucune constitution d’aucun pays ne peut
prévoir ce cas unique, un génocide révélé, mille fois révélé et comme
adversaire tout un pays, la Turquie, qui se dresse et menace, et
calomnie avec les pires horreurs , par exemple, contre Madame Valérie
Boyer, et qui fait reculer le parlement et le sénat de la France.
Personne n’était préparé à cet état de choses, et bien, que le courage
s’empare de nos élites pour trouver les textes qui conviennent : ce sera
toujours moins dangereux pour leur vie de manipuler des textes, que ces
pauvres émigrés transpercés de balles, morts pour que cette « élite »
ait le droit de vivre ..et d’écrire !!
En attendant, nous sommes blessés devant de telles tergiversations et,
doit on le dire dans cette enceinte de prière, encore plus profondément
blessés , quand ce sont des enfants de la shoah qui nous portent les
coups les plus durs et se révèlent les meilleurs amis des négationnistes
turcs. Toute cette énergie à nous démontrer que les textes ne laissent
pas de place à la protection du génocide des Arméniens, toute cette
science à nous faire mal, ne serait elle pas mieux orientée pour tenter
plutôt d’ ouvrir et de modifier enfin ces textes, 90 ans après le crime,
pour protéger les citoyens français que nous sommes, contre cette
cinquantaine d’atteintes et d’agressions par an à nos monuments de
mémoire. Quand de plus, il n’y a pas de la part de certains élus, comble
de la frustration, à édulcorer nos plaques commémoratives en enlevant
toute allusion au génocide la veille d’une inauguration !! Quand donc
cette vérité historique du génocide des Arméniens va t’elle enfin
s’imposer !
Alors, implorons tous ceux qui ont quelque pouvoir pour entrer dans ce
combat, et comme vous autres, chers Amis juifs, qui avez cette
protection de la Loi Gayssot, demandons leur cette loi de protection des
Arméniens, au nom des plus grandes valeurs dont nous sommes les
héritiers et que nous voulons défendre ! C’est ce combat qui sera digne
de l’héritage de nos Fusillés !
Car nul autre qu’un Arménien ne peut comprendre la douleur d’un Juif
encore sujet au racisme et à l’antisémitisme et nul autre qu’un Juif ne
peut aussi comprendre la douleur d’un Arménien quand il doit encore se
battre pour imposer la réalité de son génocide et chercher désespérément
à le protéger contre le négationnisme d’un puissant Etat, encore loin de
regarder en face son Histoire !
Je terminerai avec la phrase de Bernard-Henri Lévy : “A ceux qui
seraient tentés de jouer au jeu de la guerre des mémoires, je veux
répondre en plaisant pour la fraternité des génocidés. »
Interview de Richard Prasquier, Président du CRIF
« Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la
Liberté sauront honorer notre mémoire dignement » (Missak Manouchian).
Une phrase dont la résonance prend aujourd’hui une dimension
particulière.
PREMIERE
PIERRE DU DIALOGUE JUDEO-ARMENIEN
AUTOUR DE L’AFFICHE ROUGE
Discours d’Antoine
Bagdikian le lundi 21 février 2011 en la Synagogue des Forces Armées
Chasseloup-Laubat à l’occasion de la commémoration du 67ème anniversaire
de l’exécution du Groupe Manouchian
Je
remercie chaleureusement M. Haïm Korsia, Grand Rabbin, Aumônier
Israélite des Armées, pour son engagement personnel à la pose de cette
première pierre d’un nouveau dialogue arméno-juif que représente la
cérémonie de ce soir.
Nous le connaissons bien car il avait déjà répondu à notre appel, il y a
bientôt 4ans, pour prier avec nous et le Grand Imam de la Mosquée de
Paris au Mont Valérien pour nos Morts respectifs. Nous commémorions
alors également le 90ème anniversaire de la création de notre
Association : les survivants du génocide arménien, et c’est remarquable,
avaient en effet, dès leur arrivée en France crée en 1917, en pleine
guerre, l’association des Volontaires arméniens. On leur refusait alors
l’uniforme français et c’est ainsi que nous les trouvions dans les rangs
de la Légion où ils se sont couverts de gloire : en Champagne, en
Picardie, au Chemin des Dames… et à Verdun où nous avons des plaques de
souvenir.
Le Groupe Manouchian
, l'Europe avant l'heure..."
Nous célébrons
ce jour la fraternité d’armes et le sacrifice suprême de ces 23 Hommes
et femmes, du Groupe Manouchian, de confessions chrétienne ou juive. Les
22 hommes furent fusillés il y a exactement 67 ans, au Mont Valérien
après un simulacre de procès à l’Hôtel Intercontinental de Paris. La
seule femme Golda Bancic (dite Olga) fut décapitée à la hache à
Stuttgart. En fait Manouchian commandait des centaines de résistants
mais ce sont ces 23 qui tombèrent dans le piège d’une rafle. Missak
Manouchian fut pris avec Joseph Epstein à Evry Petit Bourg. Manouchian
était un grand stratège et la Gestapo n’aurait pas pu le saisir sans le
concours de la 2ème brigade spéciale de la police française !
Les corps des fusillés furent transportés sur un camion benne avant
d’être jetés dans la fosse commune du cimetière d’Ivry. Sans la
complicité du gardien et de quelques résistants, qui déterrèrent et
séparèrent les corps dans la nuit, il eut été impossible de les
distinguer et de les faire reposer maintenant dans une tombe
individuelle. La plupart n’avait même pas 20 ans et aucun n’était
citoyen français ! Les uns fuyaient les dictatures espagnole ou
italienne, les autres le fascisme de leur pays, les Arméniens eux,
étaient les rescapés du génocide,…mais même très différents, ils étaient
tous animés par le même désir de justice et de liberté pour la France.
Nous avons été accueillis ce soir par l’Affiche rouge et ces 10 visages.
Cette tâche rouge comme les sangs mêlés des Juifs, des Arméniens, des
Italiens, des Polonais, des Hongrois…Les visages étaient hagards car ils
venaient tous d’être torturés mais aucun n’a parlé et contrairement à
l’effet de peur recherché par les Allemands, les Parisiens, au
contraire, les ont reconnu comme des patriotes. Ces « métèques » n’ont
pas effrayé mais ils ont rassemblé.
Je suis honoré d’être à cette tribune, après avoir été des années durant
dans cette belle synagogue pour honorer vos morts lors des cérémonies
tournantes des 8 mai et des 11 novembre et ce soir nous honorons
particulièrement les morts juifs et les morts arméniens au service de la
France.
Alors mes pensées vont vers quelques grandes figures juives : Henry Morgenthau : l’ambassadeur des Etats-Unis en 1915 de
confession juive qui a racheté la survie de villages d’Arméniens. Un des
instigateurs de la planification du génocide, Talaat, ministre de
l’Intérieur turc, lui demandait : » pourquoi dépenser tout cet argent
pour les Arméniens ? Car on va tous les tuer ! » Les Mémoires de
Morgenthau nous sont très précieuses et c’est pour cela qu’il est vénéré
en Arménie.
Bernard Lazare, visionnaire, qui s’écriait devant les tueries
d’Arméniens et devant l’immobilisme des nations : « Prenons garde que
cela ne nous arrive pas à nous aussi ! » Franz Werfel et son fameux roman « Les Quarante jours de Moussa
Dagh ».
Et plus récemment, Bernard-Henri Lévy et Serge Klarsfeld,
qui répondent à chacun de nos appels et sont même présents devant le
Sénat lors de nos manifestations.
Je pense aussi à Mélinée Manouchian que j’ai bien connue et quand je lui
demandais : « Pourquoi cet engagement ? Missak était orphelin du
génocide, tu étais aussi orpheline du génocide, tu venais de te marier,
tu n’as même pas eu le temps d’avoir des enfants et tu pars au combat !
De plus les Arméniens n’étaient poursuivis et auraient pu rester
sagement dans l’ombre ». Elle m’a répondu:« je ne pouvais pas
rester insensible à tous ces meurtres et à toutes ces déportations de
Juifs par des Allemands, car je voyais ces mêmes Allemands qui
encadraient l’armée turque lors du génocide des Arméniens, la même ombre
néfaste ! »
1 500 000 Victimes, les Arméniens perdent ¾ de leurs terres ancestrales
et les survivants s’éparpillent dans le monde. Il y avait 30 % de
Chrétiens et de Juifs dans la Turquie des années 1900, il n’en reste
plus que 0,1%, dans cette vitrine d’Istanbul où quelques milliers de
Juifs et d’Arméniens sont exhibés pour bien montrer la tolérance de la
Turquie, alors qu’aucun ne saurait s’aventurer dans l’arrière pays !
Nous rendons hommage ce soir à la solidarité de tous ces Héros du Groupe
Manouchian, engagés pour les grandes valeurs de liberté, d’égalité et de
fraternité de la France, et ce jusqu’au sacrifice de leur vie. Cette
solidarité, nous devons la poursuivre.
Le nouveau combat auquel nous devons ensemble faire face, c’est le
combat contre le racisme, contre l’antisémitisme, contre le
négationnisme. Chers amis juifs, vous avez la chance d’avoir la loi
Gayssot qui vous protège alors que les Arméniens sont encore à la quête
d’une loi de protection, 4 ans après la reconnaissance du Génocide des
Arméniens par les autorités françaises. Cette loi n’arrive toujours pas
au Sénat pour combattre la négation du génocide arménien !
Je voudrais en conclusion citer ces phrases admirables de Bernard-Henri
Lévy :
« A ceux qui seraient tentés de jouer au jeu de la guerre des mémoires,
je veux répondre en plaidant pour la fraternité des génocidés. C’est la
position de Jan Patocka, le philosophe de la « solidarité des ébranlés
». C’était la position des pionniers d’Israël, qui, tous, se sentaient
un destin commun avec les Arméniens naufragés.
La lutte contre le
négationnisme ne se divise pas. Laisser une chance à l’un équivaudrait à
ouvrir une brèche à l’autre ».
Pour
la première fois dans l’histoire des relations Arméno-Juives de France,
une cérémonie œcuménique à la mémoire des Juifs et Arméniens morts pour
la France a réuni les deux communautés en la Synagogue des Forces
Armées, le 21 février à Paris, date de l’exécution du Groupe Manouchian
par l’occupant nazi au Mont Valérien en 1944.
En cette fin de
journée du 21 février 2011, le grand rabbin des Forces Armées,
l’aumônier général Haïm Korsia et Antoine Bagdikian, président de l’ANACRA,
ont accueilli en la synagogue de l’Association Consistoire Israélite de
Paris, les descendants des survivants du génocide de 1915 pour honorer
juifs et arméniens, mais aussi des polonais et des roumains qui ont
sacrifiés leurs vies pour libérer la France de l’occupant nazi,
responsable de la Shoa.
Le Grand Rabbin, après une courte introduction décrivant le programme de
la cérémonie, saluera ceux qui sont morts pour la France, avant
d’indiquer que la commémoration à la mémoire des martyrs de la
résistance est aussi organisée en l’honneur de deux grands résistants
Juif et Arménien. Haïm Korsia citera alors l’une des Prophéties d’Isaïe
« Car Ma Maison sera appelée une maison de prières pour toutes les
nations. ».
" Le Groupe
Manouchian , l’Europe avant l’heure..."
Dans son discours, Antoine Bagdikian rappellera quant à lui les liens et
la longue antériorité des relations avec la synagogue lors des 8 mai et
des 11 novembre, et principalement avec le Grand Rabbin Haïm Korsia. Et
aussi la fraternité d’armes des membres du Groupe Manouchian : 22 hommes
fusillés au Mont Valérien et une femme décapitée à Stuttgart : "l’Europe
avant l’heure...". Il évoquera également les motivations de Mélinée
Manouchian et celles des Arméniens solidaires des Juifs face à l’ennemi
commun :
- " je ne pouvais pas rester insensible à tous ces meurtres et à toutes
ces déportations de Juifs par des Allemands car je voyais ces mêmes
Allemands qui encadraient l’armée turque lors du génocide des Arméniens
" . Ces paroles sont sacrées et expliquent l’engagement des Arméniens
qui n’étaient pas poursuivis en tant que tel par les Allemands.
Mais aussi les phrases superbes et lourdes de conséquence de Bernard
Henri Lévy :" ...Jan Patocka et la position des pionniers d’Israël, qui,
tous, se sentaient un destin commun avec les Arméniens naufragés. La
lutte contre le négationnisme ne se divise pas ..."
Au plan du génocide qui a frappé le peuple arménien, le président de l’ANACRA
prononcera l’éloge qui revient de droit à ces hommes de bien, "de grands
juifs nommés : Henry Morgenthau, Bernard Lazare, Franz Werfel et plus
récemment Bernard-Henri Lévy et Serge Klarsfeld. Un génocide, nettoyage
ethnique de 30% de non-musulmans qui aujourd’hui ne sont plus que 0,1%
dans la Turquie moderne."
Et puis il dénoncera le fléau meurtrissant les communautés juives et
arméniennes : le négationnisme. Un nouveau combat partagé, dont Jan
Patocka dira qu’il est "le destin commun avec les Arméniens naufragés",
car "le négationnisme ne se divise pas", selon les propres paroles de
Bernard-Henri Levy.
Sera ensuite dit en hébreu, arménien et français le Psaume 130 « Des
Profondeurs je t’appelle seigneur », puis la « La prière pour les morts
»
Deux itinéraires distincts dans un même combat
Dans le « Hall de rencontre », des affiches nazis rappellent à
l’assemblée que des hommes sans appartenance nationale ont résisté et se
sont battus jusqu’au sacrifice suprême pour que vive la France.
Avant d’introduire le deux héros de la résistance, le rabbin Haïm Korsia
dira dans un sourire : « Aujourd’hui je ne m’appelle plus Korsia, mais
Korsian ! » Et puis ce sera au tour des deux survivants magnifiques de
témoigner de leur parcours respectif. L’un est arménien. (JPEG)
C’est
Arsène Tchakarian survivant du groupe Manouchian ; bon pied, bon oeil,
94 ans ! Il raconte la fraternité sans frontières qui a unis ces hommes
de l’ombre, auteurs de plus de 150 attentats et sabotages sur les forces
d’occupation. L’autre est juif.
C’est
Georges Loinger (1), 100 ans, aussi vert qu’un matin de (JPEG) printemps
! Fait prisonnier dans un camp de Bavière, il s’évade et rejoint son
épouse qui protège 125 enfants. Devenu le « passeur d’enfants », il les
disperse dans la Creuse, puis vers la Suisse en 1942. « J’ai entendu la
voix d’Hitler », dira-t-il. « Une voix terrifiante, hypnotisante.
Chacune de ses phrases se terminaient par un cri ! » Deux hommes forçant
respect et admiration par leur courage, et qui n’a d’égal que leur
infinie modestie.
Pour clore la cérémonie, l’aumônier général dira « Nous essayons
d’honorer la mémoire de ceux qui se sont sacrifiés pour la France. Nous
passons le message aux jeunes générations »
Étaient présents, le président du Souvenir français Gérard Delbauffe,
Monseigneur Norvan Zakarian, les représentants du CCAF, des élus d’Ile
de France, l’ambassade d’Arménie en France et les communautés
arméniennes et juives.