Discours de Monsieur André SANTINI
prononcé lors de l’inauguration de la place « Groupe MANOUCHIAN
»
le dimanche 29 août 2004
Le Groupe MANOUCHIAN a incarné la Résistance.
Pour vous tous, ici présents, c’est une évidence.
Composé de huit Polonais, cinq Italiens, deux Hongrois, deux
Arméniens, un Espagnol, deux Roumains et trois Français, ce
groupe appartient désormais à cette lignée des héros de l’ombre
qui sont les lumières jamais éteintes de notre histoire
collective.
Ils étaient jeunes, originaires d’Europe de l’Est en majorité,
Juifs pour la plupart. Tous étaient communistes ou proches du
Parti communiste.
Objets de constantes tracasseries administratives et de
persécutions politiques dans leurs pays respectifs, ils se sont
installés en France au début des années 1930.
Ce groupe porte le nom de son responsable, Missak MANOUCHIAN, un
arménien réfugié en France qui garda le souvenir du génocide
arménien, ce qui le rapprocha de ses camardes juifs de la
résistance en France, eux-mêmes confrontés au génocide de leur
peuple.
En 1940, Missak MANOUCHIAN est responsable de la section
arménienne de la main d’œuvre immigrée (MOI) clandestine. En
août 1943, il prend la direction des Francs Tireurs et Partisans
de la MOI de Paris, sous le commandement de Joseph Epstein. Il
dirige alors ce réseau qui sera froidement exécuté au Mont
Valérien le 21 février 1944.
60 ans se sont écoulés depuis cette exécution, mais les mots que
Missak MANOUCHIAN a écrits à son épouse, Mélinée restent gravés
dans la mémoire : « Je m'étais engagé dans l'Armée de Libération
en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et
du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la
douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que
le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront
honorer notre mémoire dignement.».
C’est pourquoi, la Ville d'Issy les Moulineaux est fière de
rendre un hommage solennel à ce groupe, en inaugurant cette
place du nom « Groupe MANOUCHIAN ».
Cet hommage à Issy présente un caractère particulier ; en effet,
le frère de Missak MANOUCHIAN a vécu à Issy, au 45, rue de la
Défense, tout comme Celestino ALFONSO, membre du groupe qui
résidait au 25, de la même rue.
C’est un honneur pour moi de célébrer cette cérémonie, en
présence de Messieurs Henry KARAYAN et Arsène TCHAKARIAN,
anciens membres du Groupe MANOUCHIAN.
Je suis également touché de la présence de Monsieur Georges
DUFFAU, fils de Joseph EPSTEIN, responsable pour la Région
Parisienne des Francs Tireurs et partisans Français.
Soyez assurés, Messieurs, que les Isséens sont touchés de votre
présence. En leur nom, je vous en remercie profondément.
Je veux également saluer la présence à nos côtés de Madame le
Ministre-conseiller à l’information près l’Ambassade d’Israël en
France représentant Monsieur L’Ambassadeur, de Monsieur le
Premier Conseiller près l’Ambassade de la République de Hongrie
en France représentant Monsieur l’Ambassadeur, de Monsieur le
Consul Général d’Italie à Paris, de Monsieur le Consul près
l’Ambassade de la République d’Arménie en France représentant
Monsieur l’Ambassadeur, de Monsieur le Conseiller aux affaires
culturelles près l’Ambassade de Roumanie en France représentant
Monsieur l’Ambassadeur, de Madame la Conseillère près
l’Ambassade de Pologne en France représentant Monsieur
l’Ambassadeur, de Monsieur le Président du Consistoire de Paris.
Je salue également la présence de Georges YACOUBIAN, lui-même
résistant qui a beaucoup insisté pour que cette cérémonie ait
lieu.
Le Groupe MANOUCHIAN, c'est la figure exceptionnelle d’héros
irréductibles qui incarnent à jamais la volonté de résistance
d'un pays.
Ils ont choisi le combat de la vie, le combat de cette France
qui ne voulait pas mourir plutôt que la compromission, le crime
de la collaboration, les ténèbres de l’extrémisme.
Ces minoritaires, ces étrangers que l’on disait soumis,
résignés, en exaltant leur fierté, leur courage, affirmaient
leur identité.
Ces héros de la Résistance se sont battus car ils avaient honte
que notre territoire soit ainsi livré à la haine et à
l’intolérance.
Ils luttaient au péril de leur vie contre le racisme bestial,
contre l’antisémitisme stupide, avec un courage que n’avons pas
le cœur d’assumer aujourd’hui face à la bête qui renaît.
Tous ont refusé la fatalité de l’oppression, en menant, à Paris
et dans ses environs, une véritable guérilla urbaine contre les
Allemands.
Leur action est exemplaire et courageuse, caractérisée par la
diffusion de tracts pour appeler à désobéir et à résister aux
rafles contre les juifs, par la multiplication des sabotages,
des attentats et des attaques, notamment contre des trains qui
partent en Allemagne livrer des armes, des déportés ou de la
main-d’œuvre.
Le Groupe MANOUCHIAN atteint vite son objectif ; il empêche les
forces ennemies d'agir par n'importe quels moyens et de
mobiliser le plus d’hommes pour qu’ils ne combattent pas sur les
différents fronts.
Il atteint si parfaitement son but qu'il devient très vite la
cible numéro un de la Brigade spéciale que les nazis ont créée
en 1941 pour lutter contre la Résistance.
La guérilla est alors risquée ; 57 militants de la « section
juive » sont arrêtés entre janvier et mars 1942, 71 le seront
entre mars et juin 1943.
Tous seront fusillés, mais grâce à la participation active et à
la volonté intacte d’une centaine de sympathisants, le Groupe
poursuit son combat. En moyenne, il réalise une opération armée
tous les deux jours, soit plus de 230 attentats.
Il est difficile d’évaluer aujourd’hui le nombre de victimes.
Les Allemands ont avancé le chiffre de 150 tués et de 600
blessés. La réalité fut tout autre, mais personne ne peut en
dire avec exactitude le nombre.
L’un de ses coups d’éclat est l’attentat contre le Général SS
RITTER, responsable du S.T.O. en France, le 28 septembre 1943.
Berlin ordonne alors de mettre un terme à ces agissements. Les
filatures se rapprochent et menacent le réseau.
Le 16 novembre 1943, sur les berges de la Seine à Evry, Missak
MANOUCHIAN doit rencontrer Joseph EPSTEIN, responsable des
Francs-Tireurs Français pour l’Ile de France.
Ils seront capturés après avoir tenté d’échapper aux policiers
français en civil lancés à leurs trousses.
En fait, ce sont toutes les unités combattantes de la MOI
parisienne qui seront démantelées ce jour là. Sur trente-cinq
militants repérés au cours de la filature, cinq seulement
échappent à l'arrestation.
Les arrestations suivent; 196 résistants tombent, tous
interrogés et torturés quotidiennement.
S'agit-il d'un travail de police bien mené ou d'une
dénonciation, comme le pensent certains historiens ?
Quoi qu’il en soit, les Allemands donnent une publicité
inhabituelle au procès du Groupe MANOUCHIAN.
La presse - aux ordres des nazis - raconte, avec détail, les «
cinq jours de procès » qui se seraient déroulés entre le 17 et
le 23 février (!) et tient ainsi en haleine ses lecteurs, alors
que le groupe est déjà enterré.
Le 19 février 1944, le juge militaire allemand informe
simplement les résistants qu’ils seront exécutés.
Le 21 février 1944, 22 d’entre eux tombent au Mont Valérien. La
seule femme du groupe, Olga BANCIC, est déportée et décapitée en
Allemagne le 10 mai 1944, jour de son anniversaire…
Très vite, la propagande allemande placarde sur les murs de
France, une affiche désignant 10 membres du Groupe MANOUCHIAN,
présentés comme des « criminels professionnels étrangers ».
Cette fameuse Affiche Rouge, symbole du combat des étrangers et
des juifs pour la libération de la France, a pour objectif de
terroriser la population.
Or, sa diffusion produit l'effet inverse. Elle suscite de
courageuses prises de position. Au bas de ces affiches, on
trouve des fleurs et sous la photo des victimes, l’inscription
"morts pour la France".
Ces hommages anonymes, aussi téméraires qu'ils soient, montrent
la solidarité des Français envers ces 23 héros. L’affiche
renforce la haine contre les bourreaux, la volonté de battre le
fascisme, d'en libérer le pays et le monde.
Après la guerre, Louis Aragon a fixé dans un merveilleux poème
le souvenir de ces combattants de la liberté. Léo Ferré l’a mis
en musique sous le nom de L’Affiche rouge.
Ce que nous devons aujourd’hui retenir de l’action exemplaire de
ce groupe MANOUCHIAN, c’est cette formidable leçon de courage,
de fraternité et d’espérance qu’il incarnait.
En inaugurant cette place, la Ville d'Issy les Moulineaux
exprime sa reconnaissance à l'égard de ce groupe qui symbolise,
à jamais, le combat pour la défense de valeurs essentielles, le
combat pour la dignité humaine, le combat pour la liberté.
Nous n'oublions pas que le Groupe MANOUCHIAN s’est rebellé
contre des ordres révoltants, jugés contraires à l'intérêt et à
l'honneur du pays. Il a toujours agi pour maintenir une certaine
image de la France. L'enjeu de son engagement, c'était le destin
d'un peuple et, plus encore, le destin de l'homme et, en vérité,
son avenir.
Grâce au Groupe MANOUCHIAN, uni autour d'une grande cause, des
hommes et des femmes ont été capables de faire face et de
résister aux dangers et aux épreuves les plus redoutables.
Aussi, nous est-il paru juste de rendre hommage à ce groupe, le
jour même où nous célébrons le 60ème anniversaire de la
Libération de Paris.
En pérennisant ainsi le nom d’un groupe remarquable, nous
léguons aux jeunes le souvenir des horreurs de la guerre. Pour
qu’ils sachent ce qui s’est passé et qu’ils n’oublient pas. Pour
qu’ils sachent aussi que ces héros de l’ombre ont mené un combat
pour que notre pays retrouve simplement sa Liberté.
Pour qu’ils n’oublient jamais les membres du groupe MANOUCHIAN :
Celestino ALFONSO, Olga BANCIC, Joseph BOCZOV, Georges CLOAREC,
Roger ROUXEL, Robert WITCHITZ, Rino DELLA NEGRA, Spartaco
FONTANO, Césare LUCCARINI, Antoine SALVADORI, Amédéo USSEGLIO,
Thomas ELEK, Emeric GLASZ, Maurice FINGERCWAJG, Jonas GEDULDIG,
Léon Goldberg, Szlama GRZYWACZ, Stanislas KUBACKI, Marcel RAYMAN,
Willy SZAPIRO, Wolf WAJSBROT, Arpen LAVITIAN et Missak
MANOUCHIAN.
C’est pour que résonne encore longtemps cette magnifique leçon
d’humanité laissée par Missak MANOUCHIAN « Au moment de mourir,
je proclame que je n'ai aucune haine contre le peuple allemand
et contre qui que ce soit » que la Ville d'Issy les Moulineaux
est très fière d’inaugurer cette place « Groupe MANOUCHIAN ».
Discours de Monsieur André SANTINI
| Discours de Henry KARAYAN
Discours de Henry KARAYAN
membre du Groupe Manouchian
Monsieur le Maire,
Mesdames, Messieurs,
Voilà soixante ans que Paris fut libéré ! Et je suis ému de
pouvoir aujourd’hui associer le souvenir du Groupe Manouchian à
l’anniversaire de cette victoire ; un but que mes camarades
étaient à deux doigts de connaître et dont ils n’ont jamais
douté.
Je remercie la ville d’Issy-les-Moulineaux, M. André Santini,
ancien ministre et député-maire, « d’honorer dignement la
mémoire des Combattants de la Liberté », de leur dédier une
place où convergent, par le jeu de l’histoire et du hasard, les
derniers combats de la Commune, l’ombre tutélaire de Rabelais,
et la mémoire de mon ami Celestino Alfonso.
Mais la forme d’une ville ne dépend pas que du hasard et des
accidents de l’histoire. La volonté et la générosité de ses
maires la modèlent avec plus de sûreté.
Victor Cresson, un homme d’exception, sut accueillir et retenir
la longue cohorte des exilés fuyant la Peste : juifs rescapés
des pogroms, arméniens survivants du génocide, italiens
anti-fascistes, allemands anti-nazis, portugais
anti-salazaristes, républicains espagnols et parmi eux, bien
sur, Celestino Alfonso, et Steven Arias, son beau-frère. Tous
deux anciens de la guerre d’Espagne. Tous deux prêts à reprendre
le combat.
Victor Cresson, l’un des premiers, paya son tribut à la liberté,
par une mort héroïque.
Issy les Moulineaux, on le voit, était un terreau fertile où
souffla l’Esprit. D’autres hommes, des femmes tout aussi
admirables se levèrent, surent quitter la douceur des jours
ordinaires pour se surpasser dans des destinées hors du commun.
Ils étaient innombrables. Je ne citerai, pour mémoire, que Mme
Jeannin Garreau, ne pouvant rendre justice à tous.
Aujourd’hui, M. André Santini continue avec une bienveillance
inlassable l’œuvre de son prédécesseur. Et on peut lire le cœur
et l’âme de la ville sur ses murs, sur ses places à livre
ouvert.
Célestino Alfonso vécut au 25, rue de la Défense, Steven Arias
au 55 de la rue de l’Egalité. Autant dire à quelques centaines
de mètres de la gueule du loup. Car sous l’occupation, le fort
et l’île Saint-Germain donnaient lieu à d’incessants mouvements
de troupes. Alfonso et Arias firent de cet handicap un atout, en
se procurant leurs premières armes sur des soldats allemands.
Ils constatèrent bien vite les limites de ces actions
ponctuelles. D’autant plus que la M.O.I. connaissait, alors,
beaucoup de déboires et de chutes ; elle se trouva même, pendant
quelques mois désorganisée.
Une fois, la restructuration opérée, en avril 1943, Manouchian
fut appelé au commandement militaire de la première division
F.T.P. – M.O.I. de Paris et de la région parisienne, pour ses
succès et son courage sur le terrain.
L’essentiel de sa stratégie consista à attaquer les symboles du
pouvoir nazi, à atteindre les dignitaires de la Wehrmacht, à
rendre Paris intranquille a l’occupant au rythme d’un attentat
tous les deux jours.
Harceler l’ennemi pour mieux le démoraliser, c’est tout ce que
la modestie de nos armes pouvait nous faire espérer. Nous
disposions de trois revolvers, d’une grenade par action, et
quelques bâtons de dynamite, le tout fourni par le C.O.M.A.C.
Manouchian pallia la pénurie avec l’audace et la détermination
de ses troupes. Mais il nous enjoignait d’être efficaces à cent
pour cent avec cent pour cent de sécurité, d’éviter d’exposer
les civils, de ne jamais susciter de représailles, de préparer
chaque action par de longs repérages. Ce programme porta ses
fruits.
Pourtant, nous eûmes à déplorer deux morts : Ernest Blukoff à
Paris, rue Mirabeau Joseph Clisci à Clichy. Ce fut deux morts de
trop.
La cause d’un échec ou d’une erreur plus dramatique provenait le
plus souvent d’un camarade mal entraîné ou plus âgé. Marcel
Rayman et moi, nous l’avions constaté à plusieurs reprises. Nous
en discutions en attendant le rendez-vous suivant. Et nous
cherchions tous les moyens d’y remédier pendant nos longues
marches forcées à travers Paris. C’est ainsi que se décanta peu
à peu l’idée d’équipe spéciale. Le premier à la formuler dans sa
forme définitive et parfaite, fut Marcel Rayman. Je transmis la
proposition le soir même à Manouchian qui l’adopta aussitôt.
Ce groupe spécial inaugura une période de réussites audacieuses,
les hauts faits d’une poignée d’hommes : Célestino Alfonso,
Marcel Rayman, Léo Kneller, Spartaco Fontano. Tous les quatre
venus de cette Europe humiliée et meurtrie. Tous les quatre
combattants de la première heure. Tous les quatre voulant gagner
avec nous la bataille de France.
Alfonso, notre tireur d’élite se trouva sur le théâtre des
opérations les plus spectaculaires.
Ainsi, le 28 juillet 1943, au cours de l’attentat contre le
général Von Schaumburg, à l’angle de la rue Nicolo et de
l’avenue Paul Doumer, Alfonso servit de couverture à Léo Kneler,
lorsque ce dernier lança une grenade dans la voiture du général.
La mort annoncée du Commandant du Gross Paris soulagea pour un
temps les parisiens ; car Schaumburg se comportait en exécuteur
des hautes œuvres et en prédateur.
C’est lui qui désignait les otages à fusiller.
C’est lui qui ordonnait les déportations.
C‘est lui qui vidait la France de ses richesses.
Il fut avéré bien des années plus tard que le général avait été
remplacé par une doublure et qu’il était depuis longtemps sur le
front de l’est. Mais l’effet fut le même puisque nous avions
visé la fonction autant que l’homme et surtout nous avions
démontré qu’il était possible de le faire.
L’attentat contre le major Wallenher, le 18 août, au parc
Monceau me permit d’observer Alfonso, de près, en qualité de
première défense. Ce jeune homme svelte et sportif ne tenait pas
en place, mais au moment de passer à l’acte, il se ressaisit,
alla se planter devant un homme habillé en civil, prit son temps
pour le dévisager, et sans hésitation, sans tremblement vida son
chargeur. Cette action fut une pièce qui pesa lourd au procès.
Pourtant, elle était peu de chose, en regard de l’attentat de la
rue Pétrarque contre le Dr Julius Ritter, le ministre du S.T.O.
en France, le délégué du gauleiter Fritz Sauckel. Le 28
septembre, Rayman tira le premier, les balles amorties par les
vitres de la voiture blessèrent tout de même Ritter ; celui-ci
tenta de fuir par le côté opposé, il se trouva, alors face à
Alfonso qui l’acheva de trois balles.
La Paris occupé en fut ébranlé ; et l’onde de choc arriva
jusqu’à Berlin. Himmler ordonna à Oberg de mettre ces
terroristes hors d’état de nuire ; ce jour là, Alfonso avait
remporté une bataille. Une grande victoire sur la mise en
esclavage de 600.000 ouvriers.
Le lien entre le groupe Manouchian et Issy-les-Moulineaux passe
aussi par la communauté arménienne, le taire serait faire preuve
d’une modestie mal venue. Manouchian se rendait chez son frère
au 45 rue de la Défense. Il connaissait donc de façon directe,
les gens d’Issy. De fait, ces arméniens fournirent à la
Résistance : des refuges, des fonds, des renseignements, des
hommes. Ce capital de sympathie facilita de nombreuses actions à
la périphérie d’Issy-les-Moulineaux.
L’une d’elles, préparée par Arsène Tchakarian, ici présent,
regroupa une poignée d’amis ; en plus d’Arsène, elle comprit
Arpène Tavitian, Diran Vosguerischian, et moi-même. Le 25 août,
aux environs de 12h45, à Boulogne-Billancourt, à l’angle de
l’avenue P. Grenier et de la rue de Seine, Arpen Tavitian fit
exploser un camion de troupes à la grenade. Et l’opération fut
un succès.
Aujourd’hui, la communauté est toujours présente et très
dynamique. Je suis heureux qu’elle ait désiré prendre en charge
l’héritage des anciens ; et je remercie son porte-parole M.
Georges Panos Yacoubian d’avoir su donner corps à ce travail de
la mémoire.
Car Georges Yacoubian ne s’est jamais, tout à fait, remis de ce
jour où jeune cycliste, il se rendait à sa première course sur
la piste du Vel d’Hiv, ce jour où il fut saisi, bouleversé,
galvanisé par l’Affiche Rouge.
Une même onde de fierté a parcouru, je n’en doute pas un seul
instant, les Arméniens de France, eux qui avait failli
disparaître, voyaient l’un des leurs se dresser face à la
formidable armada allemande.
Mais que fallait-il lire dans ce montage au-delà de l’intention
xénophobe ?
Que signifiait ce triangle rouge sur fond rouge ?
Etait-ce une flaque de sang ?
Ou plutôt un cœur barbouillé sur la glu de sang coagulé ?
Ou une cible, l’isocèle désignait de sa pointe où viser, et un
index noir soulignait : oui, c’est là ?
S’agissait—il d’une allusion au mode de fonctionnement du groupe
? Les signes surabondaient puis se brouillaient. Une évidence,
cependant, sautait aux yeux. C’était bien le combat de David
contre Goliath. De vingt-trois David contre une armée de
Goliath.
Cependant les allemands ne s’étaient pas trompés en plaçant
Manouchian, au cœur de la cible. Même défait, il restait le chef
du Groupe ; et comme Jean Moulin, « il avait atteint les limites
de la souffrance humaine, sans jamais trahir un seul secret, lui
qui les savait tous. »
Son silence sauva, ce qui pouvait l’être de la centaine de
personnes, sous ses ordres directs, car il connaissait
l’organigramme des quatre détachements celui du groupe des
dérailleurs, des agents de liaisons et des transporteurs d’armes
; lui seul pouvait en livrer les noms et les adresses.
Ce groupe était devenu peu à peu son œuvre, même si au départ il
avait été constitué par rafistolage et bricolage à partir des
groupes de langues décimés.
Son originalité tenait à la diversité des nationalités venues
des quatre coin de l’Europe ; à la présence de français
incorporés à l’un des détachements et à un assez bon
échantillonnage de toutes les couches de la société.
Ces savoir-faire, ces compétences, cet esprit d’ouverture et
l’universalisme qui en résultait, ne pouvait que plaire à
Manouchian. En organisateur chevronné, il tira profit de cette
richesse humaine.
Il mêla les nationalités dans le triangles, il adopta le concept
d’équipe spéciale, il mit en place des consignes d’anonymat et
de sûreté. Et toutes ces mesures expliquent les succès
fulgurants en l’espace de huit mois, avec un bilan final de
- 230 attentats
- 150 morts
- 600 blessés
- plusieurs généraux, colonels, officiers supérieurs de la
Wehrmacht, officiers supérieurs de la Gestapo et du parti nazi.
Nous aurions pu faire plus et mieux si nous avions disposé
d’armes plus performantes et surtout si nous n’avions pas été
trahis de l’intérieur.
Roger avait introduit Davidowitch dans le groupe pour lui faire
assumer le rôle de commissaire politique et de trésorier, malgré
les réticences de Manouchian.
Davidowitch fut arrêté sans que l’on sût où, comment, pourquoi.
Et il parla. Les résistants de la Préfecture nous le firent
savoir.
Manouchian demanda alors un ordre de repli. La direction de la
M.O.I. le refusa, et Roger menaça même de porter déserteur celui
qui abandonnerait son poste.
Manouchian devant tant d’inconscience décida de contacter
directement l’état major des FTP.
En attendant, il suspendit les combats dès le 1er novembre, il
donna l’ordre de dispersion, et ne garda autour de lui que onze
personnes. C’était trop tard. L’étau s’était resserré. Le 12
novembre ce fut l’échec de la dernière action rue Lafayette ;
les autres arrestations allaient suivre.
Le 15 novembre, Manouchian devait rencontrer à Evry-Petit-Bourg,
Joseph Epstein dont le fils M. Georges Duffau est présent parmi
nous.
Pour ce rendez-vous exceptionnel, Manouchian demanda à s’y
rendre armé, ce qui était aussi exceptionnel. La veille j’avais
réceptionné l’arme et je me souviens d’avoir dit devant le 6,35
que me tendait Olga Bancic : « c’est tout ce que tu me donnes,
tu n’as pas l’air de te rendre compte de l’enjeu du rendez-vous
demain ! » Joseph Epstein, lui, n’était pas armé. Et je ne peux
pas m’empêcher de penser que s’il l’avait été, ils auraient pu
s’échapper de la Gare d’Evry-Petit-Bourg.
Le sort de Joseph Epstein fut dissocié de celui de Manouchian ;
sans doute parce que Davidowitch ne le connaissait pas. Epstein
fut torturé par la Gestapo. Et le colonel Gilles est mort dans
l’anonymat sans avoir parlé. Il fut fusillé le 11 avril 1944, au
Mont-Valérien.
Pour les vingt-trois aussi, le mot résister ne prit tout son
sens qu’après la vague d’arrestations de novembre 43. quand
résister fut d’abord résister dans son corps. Résister à l’autre
qui torture, mais aussi à soi qui plie, qui se résigne, qui
abdique. Les quelques informations qui nous sont parvenues des
incarcérations, des interrogatoires, des séances de tortures, du
procès, des derniers instants avant l’exécution, ce peu nous dit
qu’ils n’ont jamais cessé de Résister avec une insolence
inimaginable. On songe aux coups de crosse en retour, on songe à
leur état de fatigue et de malnutrition.
Qu’ils aient eu à résister à la flatterie est plus surprenant.
Lors d’un interrogatoire, on demande à Alfonso – « Mais que
faites-vous, vous un Espagnol, au milieu de tous ces juifs ? »
Alfonso répond : « avant d’être Espagnol, je suis anti-nazi et
peu importe où je dois me battre ! »
Dès que l’occasion se présente, il bondit et saute par la
fenêtre, mais il chute sur une véranda ; et il est rattrapé.
On pouvait résister aussi par admiration, parce que le plus
faible avait déjà résister, et qu’on ne pouvait pas faire moins.
Mon ami Simon Rayman, alors âgé de quinze ans fut arrêté par la
Gestapo, il rapporte qu’il se retrouva en cellule avec
Manouchian Tavitian, Olga Bancic. Ils furent tous torturés avec
la même cruauté, Olga comme les autres ; celle ci, à son retour
au cachot n’eut que ces paroles : « J’espère que personne n’a
parlé. »
Marcel Rayman devait être mon dernier contact à la Gare d’Issy.
A plusieurs reprises, je me rendis au rendez-vous. Il ne vint
jamais. Plus tard, je sus que ce frère d’armes, arrêté, torturé,
n’avait pas parlé, et qu’il avait fait pour moi, plus que je
n’oserais jamais demander à mes propres frères.
Au cours du procès, comment ont-ils pu supporter la violence des
médias, la bêtise et les insultes des juges ? Sans doute, chacun
se fortifiait dans son histoire personnelle. Pour Marcel Rayman,
c’était la rage de venger son père. « Je rappelle au tribunal
mon impossibilité de vivre sans lutter contre la force armée
allemande. » disait-il !
Pour Manouchian, « tuer les tueurs » avait motivé, aussi, son
entrée dans la Résistance, mais pour l’heure, il puisait son
courage dans tous les chants de la Révolutions Française qu’il
connaissait par cœur, il prenait modèle sur les grands orateurs
de la Convention ; et à ceux qui lui demandait, comment un
étranger osait se mêler des affaires de la France, il répondait
: « Nous n’avons pas hérité de la nationalité française, mais
nous l’avons méritée ! » Il était fier de mettre ses pas dans
ceux des soldats de la République. Les minutes du procès de G.
Dimitrov devait être aussi présente à son esprit. Ce procès
l’avait tellement impressionné qu’il aimait en raconter les
moments les plus dramatiques, notamment le passage où Moro
Jaffery par une intuition géniale retournait l’accusation : «
c’est toi Goering l’incendiaire de Reichtag. » Ce cri, on s’en
souvient servit de ralliement à toute une jeunesse entre les
deux guerres.
Et tous avaient la certitude d’une victoire toute proche,
inéluctable. Tous avaient confiance en leurs frères d’armes. Le
combat ne cesserait pas avant d’avoir eu raison du nazisme, et
avant d’avoir mis un terme à ce goût pour la mort, à cette
course à l’abîme.
Quand Von Rabitor, l’accusateur public près du tribunal
militaire spécial du grand Paris décrit les accusés, on ne peut
pas le soupçonner d’empathie. Que dit-il ? « Les accusés, qui
pendant la séance ne cessaient d’afficher leur mépris à l’égard
du tribunal et ignoraient les discours prononcés en allemand,
écoutèrent la sentence du tribunal militaire avec une
indifférence cynique montrant ainsi leur mépris total de la
mort. Pendant le transfert des accusés en camions bâchés au lieu
de la mise à mort, ils entonnèrent l’Internationale et seule
l’intervention énergique des hommes d’escorte les contraignit à
se taire.
Les condamnés reprirent leur chant au moment de l’appel au
Mont-Valérien avant la mise à mort. L’un des condamnés, en
sortant de voiture dit en allemand à notre soldat : «
Aujourd’hui, c’est mon tour de mourir, demain viendra le tien. »
Que dit le prince Von Rabitor ?
Il vient de voir mourir des romains, il en fait part à son
supérieur.
Je chante « les armes et l’homme » disait Virgile, et par son
chant il refondait Rome. Par delà les siècles, Aragon, en
passant lui reprenait sa chanson : « Mon chant est une arme, lui
aussi pour l’homme désarmé…. On pourra m’ôter la vie, on
n’éteindra pas mon chant. “. Et avec lui, bien d’autres poètes
résistants ont pris les armes pour refonder notre civilisation.
Le poète Manouchian n’a pas écrit l’épopée de nos heures
sombres. Il a choisi d’être l’incandescence et le charbon.
Il a incarné, l’homme, les armes, le chant lui-même.
Et sa vie, sa mort sont belles comme une tragédie ; mais rien ne
pourra nous consoler.
Nous nous demanderons toujours où sont passés les êtres aimés
après qu’ils sont disparus ? Que devient l’homme quand il
retourne à son humus ? D’eux, il ne reste qu’un pur nom. Un
souffle que chacun de nous est libre de recueillir, de retenir.